Le visage et le corps humain sont au cœur de la peinture du coréen KWUN Sun-Cheol, de longue date parisien d’adoption. Néanmoins, ses thèmes favoris, où la nature signale parfois sa présence tellurique, ne sont pas pour lui des objets de délectation, mais les meurtrissures d’un passé endolori, à jamais célé dans son arrière-conscience. « Le passé ne meurt jamais » disait Faulkner, « et pour certains il n’est même pas passé ». On aura compris que la peinture de KWUN ne pouvait être qu’un art de combat, où la condition de souffrance de l’homme, sans cesse apostrophée, renvoie aux déchirures d’une mémoire lacérée par le traumatisme d’un conflit fratricide, assorti de la brisure de l’unité familiale. Dans ce contexte, la représentation est toujours simultanément une projection.

Au carrefour de plusieurs cultures, l’occidentale et l’asiatique, compte tenu de sa génération, il aurait pu répondre aux sollicitations du courant informel, et davantage encore à la vogue de la monochromie, mais son désir d’absolu l’a inexorablement conduit à creuser les virtualités de la figure humaine, en assimilant par ailleurs ses protagonistes aux montagnes de son pays.

Au vu de la globalité de son parcours, on notera peu de ruptures, tant ses fondement affichent la même appétence, d’abord pour le registre des perturbations organiques, ensuite pour les turbulences d’une matière rêche et bousculée, qui héberge les atours éclatés d’un cycle ininterrompu de visages brouillés, dont il ne reste souvent que le substrat. Car son propos n’est pas de restituer le rendu dans sa fidélité, mais son masque contrefait, autrement écrit, l’idée qu’il s’en donne, accompagnée du sentiment d’inquiétude incarné par ses faciès prisonniers de leurs peurs et de leur solitude. Véritable peintre de tempérament, Sun-Cheol ne triche pas : il suit son instinct, comme l’impose sa fibre expressionniste, et peint dans la fièvre de son élan premier, ce que sa conscience foudroyée lui suggère et sa main prolonge sur la toile. Par conséquent ses œuvres sont des témoins historiques revisités par l’esprit du temps.

Mais, à qui appartiennent ces farces et ces corps arraisonnés au sommet de leur tension ? Selon le peintre, ce sont des personnages ordinaires, croisés dans son environnement, des gens sans qualité, que la fatalité n’a pas épargnés, et dont les chairs crevassées portent la trace, ultime outrage de vies confisquées avant l’heure. Et cette galerie de portraits perdus, jamais intacts, marbrés et fissurés, s’avèrent anti-héroïques, en ce qu’ils ne ciblent pas les victoires mais surtout la désespérance, lointains et hiératiques. Constitués de petites touches répétées, de combinatoires de signes et de mini-formes balafrées, ils sont levés par un geste à la fois précis et compulsif, entremêlé à la substance quasi pointilliste du chromatisme. Puis s’inscrit sur le support une pièce rapportée, tel un vêtement abandonné en suspens, vestige affectif d’un proche disparu, ou bien un fil de fer barbelé, dont la force tactile manifeste l’âpre vérité de l’identité menacée.

On n’oubliera pas de signaler combien la force et la finesse du trait, avec ses vides et ses agrégats arachnéens contribuent à faire saillir l’intensité d’un visage fatigué ou inquisiteur, et on ajoutera, que le dosage resserré ou interstitiel de la course du crayon ou de l’encre sur la trame, apporte une note psychologique différente à chaque figure. Plus avant ou parallèlement, la spiritualité de Sun-Cheol apparaît dans ses étendues abstraites, lardées de commotions gestuelles tissées d’une matière piquetée, scintillante, partitions toujours contrôlées par un juste équilibre de l’espace, mitoyennes de zones vierges apaisées, où il nous parle des secrets de l’âme, mais en dépit d’un autre registre sémantique, c’est toujours la même voix tranquille ou courroucée que nous entendons. Enfin, au gré de ses masses vallonnées hérissées de pics plutôt rentrés, c’est l’incarnation sublimée de sa terre originelle qui renaît.

Maintenant, si l’on devait trouver une parenté à KWUN Sun-Cheol, on la distinguerait du côté de Soutine, de Rouault ou d’Antonin Artaud, pour ses dessins étranges et profonds, mais sa dramaturgie correspond à une toute autre situation, et pour cela conserve sa singularité. Exemplaire dans son engagement moral, issue d’un long cheminement intérieur, d’une puissante humanité, l’œuvre de KWUN Sun-Cheol ne cesse de nous ramener à l’ordre du relatif.

GÉRARD XURIGUERA

French Art Critic & Historian